Bénédicte BOURCIER-BEQUAERT
Professeure en marketing - ESSCA

La question de la RSE au sein des hôpitaux français a été intégrée dans la politique de santé publique dès 2004, mais son intégration en tant que démarche complète et systématique est toujours en cours.

Dans ce contexte, Bénédicte Bourcier-Béquaert, professeure de marketing à l’ESSCA, est intervenue auprès des directeurs et directrices des ressources humaines et directions des soins des hôpitaux publics dans le cadre du séminaire annuel de la commission RH-Soins des CHU. Au menu : la question des politiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) que les hôpitaux publics mènent et devraient mener dans les prochaines années.

RSE : Quelle applicabilité au contexte hospitalier ?

La question immédiate qui se pose lorsqu’on aborde le thème de la RSE est celle des spécificités inhérentes au contexte hospitalier, et qui font que la mise en œuvre d’une telle démarche peut parfois exiger une approche différente de celle des entreprises privées.

1. Le statut public des hôpitaux

Les hôpitaux français ont, et c’est le premier point important, un statut public, bien différent de celui d’une entreprise classique. Il ne faudrait ainsi pas parler de RSE mais plutôt de RSO, le O d’organisation venant remplacer le E d’entreprise. Ce « O » peut tout changer, la question de la mise en place d’une politique de RSE étant de plus en plus souvent liée à celle de la gouvernance de l’organisation.

2. La mission de santé

Un deuxième point crucial dans l’analyse est que la mission de santé des hôpitaux publics diffère de la conception classique de l’entreprise. Celle-ci a une mission économique, c'est à dire, une responsabilité sur la croissance du profit. Friedman affirmait dans les années 1970: «The responsibility of business is to increase its profits». La RSE est précisément un outil destiné à ce que l’entreprise intègre également dans son activité l’impact souvent négatif sur la société et son environnement. 

Il semble que les hôpitaux publics s’inscrivent exactement dans un mouvement inverse par lequel leur mission de santé, qui par ailleurs impacte profondément et de façon positive la société, doit cohabiter avec une prise en compte croissante de la dimension économique de leur activité. Dès lors, plutôt que d’intégrer des indicateurs d’impact environnemental et sociétal à leurs indicateurs de performance économique, les hôpitaux se retrouvent dans la situation de devoir combiner leur mission de santé avec des indicateurs économiques tout en luttant pour ne pas dégrader leur mission initiale.

3. Les parties prenantes de l’hôpital

Troisième point, la mission de santé des hôpitaux publics met le patient au cœur des préoccupations de l’organisation, et cela remet en cause le schéma classique des relations entre l’entreprise et ses parties prenantes. Dans ce schéma, la RSE permet une prise en compte de l’ensemble des publics directs ou non d’une entreprise : collaborateurs, clients, ONG, syndicats, pouvoirs publics, actionnaires, fournisseurs et riverains. Les parties prenantes constituent donc l’environnement au sein duquel l’entreprise prend ses décisions, et tous ces acteurs se situent sur un même pied d’égalité.

Dans un CHU, la lecture serait plutôt concentrique : dans le premier cercle, le patient – l’équivalent du client dans les entreprises - oriente le second cercle que sont les collaborateurs. Parce que l’hôpital est public, il apparaît que les collaborateurs sont eux-mêmes en quelques sorte « actionnaires » de leur organisation puisqu’ils contribuent à son financement en tant que citoyens et influencent sa stratégie via les pouvoirs publics. La responsabilité mise en œuvre par l’hôpital est par essence large. Cette singularité mériterait une étude approfondie pour permettre d’établir un recensement plus juste des parties prenantes de l’hôpital, de leur intrication et de leur poids respectif.

4. Priorité au soin

Quatrième point, peut-être le plus évident et en même temps celui qui suscite le plus de dilemmes éthiques : la mission de santé est prioritaire sur les autres responsabilités sociétales et environnementales. Les options d’une gestion plus environnementale ne peuvent être prises par les hôpitaux que dans la mesure où celles-ci ne dégradent pas la qualité des soins délivrés. A l’extrême, on ne va pas mettre en danger la vie d’un patient pour des considérations environnementales : restreindre l’eau, couper l’électricité, couper la climatisation, etc. La question du jetable est épineuse car si les masques jetables sont mauvais pour l’environnement, ils sont aussi le meilleur moyen de se prémunir d’une contamination virale.

Si certaines décisions peuvent être prises parce qu’elles ne mettent pas en péril la qualité des soins, telles que le tri des déchets ou les changements de pratiques dans l’utilisation de produits, la RSE se heurte néanmoins à cette limite que constitue la priorité au soin.

Quelles améliorations possibles pour la mise en œuvre des politiques de RSE dans les hôpitaux français ?

Les spécificités énoncées invitent à se pencher plus finement sur les impacts environnementaux et sociétaux de l’hôpital public afin de trouver les meilleures options pour un déploiement de la politique de RSE.

  • La première piste consiste à interroger les pratiques hospitalières : toutes concourent-elles au même niveau de bien-être ? A la même nécessité ? Autrement dit, tous les actes de soin doivent-ils être envisagés comme étant sur le même plan ?
  • La seconde piste consiste à aller au-delà de l’idée de RSE en tant que simple intention louable. A chaque décision mettant en œuvre davantage de RSE au sein de l’hôpital doit se poser la question des effets rebonds, notamment sur la mission de santé au cœur de l’hôpital.
  • La troisième nécessite d’aller au-delà de la démarche pour questionner l’éthique de certaines décisions RSE. Par exemple, « si remplir la mission de soin aux patients nécessite de mettre en danger les forces physiques et psychologiques des personnels soignants, est-on encore RSE ? », a questionné un directeur de soins. Ceci interroge plus largement ce qu’il est possible de justifier comme pratique de soins et de cadence du personnel soignant, au nom du bien du patient. La mission vertueuse de l’hôpital qu’est le soin aux patients ne risque-t-elle pas d’engendrer des dérives précisément « au nom du patient » ? L’enfer peut s’avérer, dans certaines occasions, pavé de bonnes intentions.
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