Une lettre trimestrielle éditée en mars 2012 par la Caisse d’Epargne propose une courte réflexion sur le rôle de la sagesse populaire dans les décisions d’investissement financier des Français (1). L’auteur, Pascale Micoleau Marcel, cite des adages bien connus, tels que « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier », et d’autres moins connus. L’une de leurs fonctions est de rappeler le bon sens à des investisseurs amateurs. Les exemples évoqués suggèrent que cette fonction a un rapport avec le stade 3 de l’acquisition de savoir-faire présenté par Hubert Dreyfus, celui de l’« exécutant compétent » − plutôt qu’avec le stade 2, apparemment plus adapté à l’utilisation de maximes populaires, du « débutant avancé ». Ceci en raison notamment des émotions que les adages de la sagesse populaire sont susceptibles d’induire chez des investisseurs non professionnels.

Les maximes citées par Pascale Micoleau Marcel font appel au bon sens et à la modération. Ainsi, précise-t-elle, « « Acheter au son du canon, vendre au son du violon » invite à rester raisonnable en achetant lorsque le marché est relativement bas et à vendre quand il remonte ».

L’un des adages de la sagesse populaire attire particulièrement l’attention : « Soyez craintifs quand les autres sont avides, soyez avides quand les autres sont craintifs ». Selon Pascale Micoleau Marcel, cette règle de conduite « encourage l’investisseur à ne pas adopter un comportement moutonnier », bien qu’il puisse s’avérer meilleur d’être moutonnier dans certaines situations.

Cependant cet adage présente un autre attrait : il suscite des émotions. Dans le cas présent, ces émotions concernent l’avidité, désir immodéré de richesses, et la crainte. Par contraste, d’autres adages sont neutres émotionnellement, comme « Acheter au son du canon, vendre au son du violon », ou font appel à la vertu de modération (par exemple « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier »), une vertu à laquelle sont associées des émotions moins vives que celles auxquelles renvoient l’avidité et la peur.

Le mot « sagesse » lui-même, présent dans l’expression « sagesse populaire » sous laquelle se rangent les adages du sens commun, est assez détaché des émotions. La sagesse renvoie à la justesse de perception d’une situation alliée aux vertus morales de prudence et de modération. En somme, elle se rapporte à l’intelligence. Ainsi est-elle définie par les dictionnaires comme un « sentiment juste des choses », une « connaissance naturelle ou acquise des choses, les lumières de l’esprit » − et Barthélémy disait d’elle qu’elle est « une raison éclairée, qui, dépouillant de leurs fausses couleurs les objets de nos craintes et de nos espérances, nous les montre tels qu’ils sont en eux-mêmes » (2).

Quelle est la fonction des adages de la sagesse populaire cités par Pascale Micoleau Marcel ? Rappeler le bon sens aux investisseurs non professionnels en énonçant des règles de conduite dans des formules imagées. Mais aussi susciter la délibération, autrement dit faire en sorte que l’investisseur  fasse un raisonnement justifié sur la meilleure chose à faire. L’appel à un adage pour guider son choix suppose bien sûr que cet investisseur soit suffisamment « prudent, circonspect, judicieux » (trois adjectifs caractéristiques de la sagesse) pour penser à y faire appel et sélectionner cet adage-là plutôt qu’un autre.

Cette condition renvoie au savoir-faire de l’investisseur, et à cet égard il est utile de se référer au processus d’acquisition d’un savoir-faire qui a été proposé par Hubert Dreyfus (3). Ce processus de développement de l’expertise comprend cinq stades qui vont du « novice » à l’« expert ».

Se référer, comme le fait Pascale Micoleau Marcel, aux adages dont « regorge (…) le monde de la Bourse et de la finance » laisse penser intuitivement que l’investisseur amateur serait au mieux un « débutant avancé », c’est-à-dire un exécutant se situant au stade 2 du chemin conduisant à l’expertise. À ce stade, en effet, il sait reconnaître des situations et faire le lien entre certaines de leurs caractéristiques et les maximes qu’il a apprises. Selon Dreyfus, « le débutant avancé fait face à l’environnement, cherche des traits et des aspects, et détermine ses actions en appliquant ses maximes – des règles que seuls ceux qui connaissent déjà le domaine peuvent comprendre ». Le savoir-faire supposé à ce stade est déjà conséquent : il inclut la possession de connaissances spécialisées mais aussi d’expériences sur le fonctionnement des marchés financiers. Les « règles » ou « maximes » en question, dont le débutant avancé sait reconnaître la justesse en observant le comportement des marchés et qu’il sait appliquer semblent pouvoir correspondre (pour partie) aux adages de la sagesse populaire.

Mais il manque deux éléments à ce tableau : le but que se donne l’investisseur et le fait que ses choix ont une dimension émotionnelle.

Selon la typologie de Dreyfus, le débutant avancé (stade 2) ne se fixe aucun but. En revanche, l’« exécutant compétent » (stade 3) en choisit nécessairement un  – dans le cas de l’investisseur, il s’agit d’un but relatif à la rentabilité, au risque et à l’horizon temporel de son placement. Or, comme le dit Dreyfus, le choix d’un but « structure la situation ». Ainsi, écrit-il, « en se bornant ensuite à ne tenir compte que de l’ensemble réduit de paramètres dont il a appris à reconnaître l’importance pour la réalisation du plan choisi, l’exécutant peut simplifier et améliorer sa performance ».

Mais le fait de choisir un plan a une dimension émotionnelle. Et cette dimension est présente sur la durée de sa mise en œuvre puisque l’exécutant compétent, qui a fait un choix initial, se sent personnellement responsable des résultats obtenus.

L’expérience de nature émotionnelle est présente chez l’exécutant compétent mais pas chez le débutant avancé. Dreyfus la mentionne de façon significative à la fin du résumé des caractéristiques du stade 3, celui de la compétence : « libre élaboration d’un plan d’action, évaluation consciente des éléments qui conditionnent sa réalisation, choix analytique, conforme aux règles, des procédés d’exécution – et enfin, devant le résultat obtenu, engagement affectif profond » ».

Cet « engagement affectif profond » est essentiel, en particulier  pour des investisseurs amateurs. Les adages de la sagesse populaire sont justement en mesure de le leur rappeler. D’autant que le vocabulaire qu’ils utilisent – « avide » et « craintif » dans le cas précité – les renvoie à leurs expériences de situations (non nécessairement financières) de la vie ordinaire dans lesquelles ils ont fait l’expérience d’états motivationnels et affectifs pertinents. En activant des émotions, de tels adages aident finalement les investisseurs amateurs à construire une vision unifiée de leurs choix.

Alain Anquetil

(1) Le numéro de mars 2012 de « Vision patrimoine », la lettre trimestrielle de la BPCE, n’est pas encore en ligne (cf. le site de la Caisse d’Epargne). Pour des exemples d’adages de la finance, on pourra se référer au « petit guide » de Net-investissement.fr : « Comment investir son argent ? (ou les adages de la finance) »

(2) Définitions issues du Dictionnaire de l’Académie française, 8ème édition (1932-5), et consultables sur le site du ARTFL Project. Le Dictionnaire historique de la langue française Le Robert rappelle que le mot « sage » vient du latin sapidus : « qui a du goût, de la saveur » (d’où « insipide »), au figuré : « sage, vertueux », sapidus dérivant du verbe sapere : savoir. La citation de Jean-Jacques Barthélémy (1716-1795) provient du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce.

(3) Dreyfus, H., « From Socrates to expert systems: The limits of calculative rationality », Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences, 40(4), 1987, p. 15-31. L’article est partiellement traduit dans D. Andler (éd.), Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, Folio essais, 1992. Pour des éléments résumés sur la théorie de Dreyfus, voir les « Notes sur l’expertise en sémiotique » de Sémir Badir sur le site de l’Association française de sémiotique.

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