Cette question – Est-il possible de distinguer les personnes de leurs rôles ? – est une transformation de celle posée par Juliette Clerc dans un récent article de Télérama : « Est-il encore possible de distinguer les hommes de leurs créations ? » (1).

Son article n’emploie pas le concept de rôle. Il discute plutôt du rapport de l’homme et de l’œuvre, par exemple lorsqu’il mentionne « ce distinguo séculaire, l’homme versus œuvre », ou lorsqu’il affirme que « la frontière étanche entre l’homme et l’œuvre, qui fonde une vision esthétique de la critique, prend l’eau quand le regard devient sociétal ».

Toutefois, se référant aux cas qu’elle étudie (qui posent en particulier la question de la responsabilité morale et juridique), Juliette Clerc affirme que « l’artiste est l’homme, l’homme est l’artiste », ce qui revient à introduire implicitement, derrière l’artiste, le rôle qu’il joue dans la société.

 

Les deux versants du débat

Le fait que le concept de rôle en tant que tel ne soit pas au premier plan n’est pas surprenant. Il n’était pas non plus au premier plan à l’occasion du débat qui, sur le même thème, fut organisé par le New York Times en 2009, dans sa page Room for Debate (2). Neuf personnalités avaient pris position sur le thème suivant :

« La société devrait-elle séparer le travail des artistes des artistes eux-mêmes, malgré l’existence de preuves qu’ils ont eu un comportement répréhensible, voire criminel ? »

On y retrouvait le « distinguo séculaire, l’homme versus œuvre ». L’un des commentaires l’exprimait avec force :

« Peut-on vraiment séparer l’œuvre d’art de l’homme ou de la femme qui l’a créée ? La réponse est oui.

[…]

Des gens ignobles peuvent faire de l’art. Wagner en est un bon exemple. C’était un magnifique compositeur, mais ses manquements personnels – dont son antisémitisme – étaient répréhensibles. La vilenie dont il fit preuve en tant qu’homme n’avait aucun rapport avec sa grandeur en tant que compositeur. C’est une autre question. »

La perspective opposée y était également présente. On y considérait moins la position et le pouvoir de l’artiste que la relative immunité morale dont il jouit presque par définition, puisqu’il a la liberté, lui, de transgresser les règles sociales :

« Le génie en art [qui apparut au 19ème siècle] agissait en transgressant les principes conventionnels de l’art, non en s’y conformant. Il n’y avait qu’un pas à franchir pour que ces artistes soient libérés des règles artistiques et, plus généralement, des règles de conduite sociales.

[…]

Mais le fait que l’on puisse défendre, grâce à la loi [protégeant la liberté d’expression artistique] ou par d’autres moyens, des idées, des images et des types de comportements présentés sur scène et à l’écran, ne protège pas un artiste des conséquences des idées qu’il exprime ou des actions qu’il accomplit en dehors des contextes purement artistiques. »

Naturellement, l’abus de position sociale et de pouvoir a également été invoqué pour dénoncer la supposée séparation entre l’homme et l’artiste. On le trouve notamment mentionné dans un autre article du New York Times, dû à la journaliste Amanda Hess, spécialement dans la phrase « les hommes sont accusés d’utiliser leurs positions de créateurs pour causer des torts à autrui », et dans l’extrait suivant :

« Chaque fois qu’un artiste (généralement un homme) est accusé de maltraiter des gens (généralement des femmes), un appel est lancé pour éviter que ces détails biographiques ennuyeux ne viennent fausser la manière dont nous évaluons son travail. Mais ceux qui, à Hollywood, sont accusés de harcèlement sexuel, ou pire […], n’ont apparemment jamais chercher à séparer leur art de leurs méfaits. Nous en apprenons chaque jour un peu plus sur la façon dont l’industrie du divertissement a été façonnée par leurs abus de pouvoir. »

 

Deux explications à l’absence apparente du concept de rôle

Le concept de rôle – celui de l’artiste – est, ici aussi, absent. Certes, la référence à la position sociale, ou au statut, semble introduire implicitement l’idée de rôle. Mais cette référence est associée au fait que ceux qui disposent d’une position sociale élevée jouissent d’un grand prestige auprès d’autrui.

On peut avancer deux explications à l’effacement apparent du concept de rôle dans les discussions actuelles sur la séparation entre l’artiste et l’homme.

 

1. La distinction entre moralité liée au rôle et moralité ordinaire n’est pas pertinente

La première, qui est bien connue dans le champ de l’éthique appliquée, concerne la moralité qui est dérivée d’un rôle. Assumer un rôle, par exemple dans une organisation, induit des obligations particulières, comme l’obligation de loyauté et des obligations liées à son métier. Ces spécificités morales peuvent aller jusqu’à des dérogations par rapport aux principes de la morale ordinaire – à cet égard, le rôle de l’avocat est sans doute celui qui a été le plus souvent discuté.

Mais, dans les cas qui intéressent l’article de Télérama, de telles dérogations morales sont exclues. Si le rôle de l’artiste peut inclure des transgressions, il n’autorise pas la violation des principes de la morale ordinaire. La question du rapport entre moralité liée au rôle et moralité ordinaire n’étant pas pertinente, le concept de rôle est lui-même évacué du débat.

 

2. Il n’est pas nécessaire de définir le rôle de l’artiste

La deuxième explication à l’effacement apparent du concept de rôle a trait au fait que la définition du rôle de l’artiste semble n’avoir que peu ou pas d’effet sur le jugement moral relatif aux cas d’espèce. Peut-être est-il dû à la pluralité de définitions possibles de ce rôle spécifique. Mais cet état de choses mérite un bref examen.

La définition proposée par Henri Bergson, selon laquelle

« l’art n’a d’autre objet que d’écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité, pour nous mettre face à face avec la réalité même » (4),

ou celle d’Albert Camus, qui confère à l’artiste un rôle politique, même si ce rôle n’est pas un engagement volontaire :

« l’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu’engagé. Il ne s’agit pas en effet pour l’artiste d’un engagement volontaire, mais plutôt d’un service militaire obligatoire. Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps » (5),

pourraient éclairer la question de savoir si l’on peut séparer l’homme et l’artiste.

Celui qui révèle « une réalité profonde qui nous est voilée » (Bergson), ou celui qui, désormais, n’est plus isolé du monde mais « se trouve dans le cirque » (Camus), n’est pas seulement l’artiste, mais aussi l’être qui occupe le rôle de l’artiste. La perception vraie de la réalité ou le fait d’être pris dans le monde affectent les deux modes d’existence, celui de l’artiste et celui de l’être.

Sans doute l’affirmation de l’article de Télérama, selon laquelle « l’artiste est l’homme, l’homme est l’artiste », s’en trouve-t-elle renforcée. Mais la double relation d’identité entre l’homme et l’artiste a un sens qui va au-delà du seul point de vue de la responsabilité morale et juridique. Et sous cette perspective – une perspective philosophique, anthropologique, sociologique, psychologique –, elle mérite d’être considérée.

Alain Anquetil

(1) « Clap de fin pour l’impunité ? », Télérama, 3645, 20 novembre 2019.

(2) « The Polanski uproar », The New York Times, 29 septembre 2009.

(3) « How the myth of the artistic genius excuses the abuse of women », The New York Times, 10 novembre 2017.

(4) H. Bergson, Le rire. Essai sur la signification du comique, [1900], Paris, PUF, 1978.

(5) A. Camus, Discours de Suède [10 décembre 1957], Paris, Folio Gallimard, 1997.

[cite]

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