Il existe un genre d’insouciance qui n’attache pas d’importance à la vérité. Le phénomène de la post-vérité, selon lequel « la vérité elle-même est devenue hors de propos », y est étroitement associé (1). Le philosophe Harry Frankfurt a analysé ce genre d’insouciance à travers le concept de baratin. Nous discutons de son argument.  

Une référence au sein de l’éthique des affaires

Dans notre précédent article, nous évoquions la seule étude, parmi celles publiées dans l’une des trois principales revues académiques de l’éthique des affaires, qui traite de l’insouciance avec un minimum de substance. Il s’agit d’une insouciance relative à la vérité, que les auteurs de l’article, Christopher Baird et Thomas Calvard, qualifient d’« insouciance épistémique » (2).

S’inspirant en particulier des travaux du philosophe Quassim Cassam (3), ils définissent l’insouciance épistémique comme une indifférence à des valeurs relatives à la vérité, à la fiabilité du raisonnement et à la connaissance :

« Etre insouciant, c’est être indifférent. Être insouciant sur le plan épistémique, c’est être indifférent ou montrer un désintérêt occasionnel pour les biens épistémiques [qui] comprennent des propriétés telles que la ‘véracité’, la ‘justification’, la ‘cohérence’, la ‘connaissance’ et le ‘raisonnement’. »

À la suite de Cassam, Baird et Calvard considèrent l’insouciance épistémique comme un vice. Mais leur propos est de souligner l’exercice de ce vice dans les organisations et de proposer des méthodes pour le contenir. Ils affirment en effet que « les organisations sont également impliquées dans la création, la circulation et la consommation de quantités substantielles de discours et de textes qui ont peu de respect pour les preuves ou les justifications ».

Malheureusement, ils s’attardent moins sur l’insouciance épistémique que sur d’autres vices relatifs à la réalisation de valeurs épistémiques. Mais, dans la section correspondante, ils prennent soin de mentionner le philosophe Harry Frankfurt. Sa réflexion philosophique sur les énoncés exprimant des sottises et des absurdités, résultats d’une indifférence à l’égard de la vérité, connut un authentique succès éditorial (4). Bien qu’il n’emploie pas l’expression « insouciance épistémique » (pas plus que les mots « insouciance » et « épistémique »), il l’aborde indirectement à travers sa définition du « baratin ».  

Le baratin selon Harry Frankfurt

Afin de proposer une définition du baratin, ce « flot de paroles généralement trompeuses, le plus souvent motivé par le désir de convaincre, de duper ou de séduire », et de le distinguer du mensonge, une « affirmation contraire à la vérité faite dans l’intention de tromper » (5), Frankfurt rappelle la remarque que le philosophe Ludwig Wittgenstein fit à une femme (Fania Pascal, qui lui donna des cours de Russe au début des années 30 à Cambridge) alors qu’elle se trouvait dans une clinique après avoir subi une opération :

« Je m’étais fait opérer des amygdales et passais mon temps à m’apitoyer sur mon sort à la clinique Evelyn. Wittgenstein vint me rendre visite. Je ronchonnai : ‘Je me sens comme un chien qui vient de se faire écraser’. Alors il me répondit avec dégoût : ‘Vous ignorez ce que ressent un chien qui vient de se faire écraser’. »

Frankfurt interprète le dégoût éprouvé par Wittgenstein, ainsi que sa réponse fondée sur l’ignorance, comme une réaction au baratin exprimé par la phrase : « Je me sens comme un chien qui vient de se faire écraser ». Si cet énoncé est du baratin, c’est parce qu’il témoigne, de la part de Fania Pascal, d’un défaut de souci pour la vérité, peu importe qu’elle ait ou non répété une formule toute faite à la manière d’un automate :

« Ce qui le dégoûte, c’est que Fania Pascal ne se soucie même pas de savoir si sa déclaration repose ou non sur une vérité. […] Elle a ouvert la bouche sans s’être donné la peine de vérifier la véracité de ses dires. […] Aux yeux de Wittgenstein, Fania Pascal a voulu décrire son état d’esprit sans se soumettre aux contraintes indispensables pour quiconque s’efforce de donner une représentation exacte de la réalité. Sa faute n’est pas d’avoir échoué à fournir une description authentique, mais de ne pas même avoir essayé. »

 

Le baratin et l’insouciance

Le mélange de sincérité, de gêne, de paresse, de facilité et de recherche d’un effet qui caractérise la phrase « Je me sens comme un chien qui vient de se faire écraser » évoque l’insouciance. Frankfurt est prêt de citer le mot un peu plus loin. Son choix porte sur le mot « indifférence », peut-être pour éviter d’inclure, au sein de son argumentation, une connotation de légèreté :

« Pour moi, cette absence de tout souci de vérité, cette indifférence à l’égard de la réalité des choses constituent l’essence même du baratin. »

Frankfurt l’évoque également un peu plus tôt. Il proposait alors une analogie entre un baratin et un travail mal fait – un travail ni soigneux, ni méticuleux, ni soucieux des détails. Lorsqu’il pose la question de la validité de cette analogie, il emploie des synonymes de l’insouciance :

« Le baratin est-il toujours le fruit d’une attitude nonchalante, négligente, brouillonne, aux antipodes du soin méticuleux apporté aux détails […] ? »

On retrouve les mêmes mots un peu plus loin, à propos du « travail » du baratineur, qui, parce qu’il n’est pas guidé par la discipline propre à un travail bien fait, le conduit à se contenter du strict nécessaire :

« Il y a sans doute dans son travail, comme dans celui de l’artisan négligent, une sorte de relâchement qui refuse ou élude les exigences d’une discipline austère et désintéressée. »

 

Baratin et rôle

Dans son analyse, Frankfurt s’attache à distinguer le baratin du mensonge. Sa démonstration est plutôt convaincante. En revanche, il n’établit aucun lien, qu’il soit conceptuel ou empirique, entre le baratin et le concept de rôle. C’est un point notable à double titre.

D’abord, parce qu’on peut défendre l’hypothèse que le baratin s’applique d’abord à des rôles. Qui baratine ? Une personne singulière, considérée indépendamment de ses rôles ? Non. En vérité, on répondra spontanément en citant des rôles. Peut-être commencera-t-on par le vendeur et l’amoureux (ou, plus exactement, le coureur de jupons). Mais il y en a quantité d’autres. Baird et Calvard évoquent les responsables d’agences de communication et de services financiers. John Beardsley applique les idées de Frankfurt aux relations publiques (6). Toutefois certains rôles, ceux qui sont liés à la recherche de la vérité, sont moins propices au baratin.

La seconde observation porte sur l’allusion que fait Frankfurt au concept de rôle dans un bref passage sur les moments « pour de rire ». Il s’agit d’épisodes récréatifs où des amis conversent très librement, sans souci de dire la vérité et sans chercher à exprimer des convictions profondes. « L’important », souligne Frankfurt à leur propos, « c’est de permettre à la fois une extrême franchise et une approche expérimentale, voire aventureuse, des sujets abordés ».

L’idée de rôle entre en scène lorsque Frankfurt affirme que ces amis respectent des normes implicites. Ces normes font partie de la définition du rôle de plaisantin assumé par chacun. Par exemple, chacun « sait que personne n’ira s’imaginer qu’il s’exprime du fond du cœur ou qu’il croit dur comme fer à ce qu’il raconte ».

Un dernier commentaire à propos du rapport entre baratin et rôle. Dans le premier cas, celui des vendeurs et d’autres rôles professionnels, le baratin est motivé par un devoir et un désir de réaliser les buts visés par les rôles. Les éléments constitutifs du baratin – une indifférence par rapport à la vérité, la séduction, le fait d’induire en erreur, accessoirement la vantardise – y sont présents. Dans le second cas, celui des plaisantins, le baratin est un jeu de paroles. On devrait d’ailleurs le qualifier de bavardage. Ici, il ne s’agit pas de viser un but. Le jeu de paroles est le but.

Nous avons associé le baratin et le bavardage à la fois à une attitude insouciante et au concept de rôle. C’est pour le moins dérangeant. À part quelques exceptions, notamment dans le domaine artistique, l’insouciance s’accorde mal avec l’idée de rôle. Baird et Calvard cherchaient justement à résoudre cette difficulté – mais sans passer par le concept de rôle en tant que tel. On devrait lui prêter une plus grande attention.

Alain Anquetil


(1) Voir mon article « 2017, le nouvel ordre du monde et l’éthique des affaires (1) », publié le 10 janvier 2017. (2) C. Baird & T. S. Calvard, « Epistemic vices in organizations: Knowledge, truth, and unethical conduct », Journal of Business Ethics, 160, 2019, p. 263-276. (3) Q. Cassam, « Epistemic Insouciance », Journal of Philosophical Research, 43, 2018, p. 1-20. (4) H. G. Frankfurt, On bullshit, Princeton University Press, 2005, tr. D. Sénécal, De l’art de dire des conneries, Éditions 10/18, 2006. (5) Source : CNRTL. (6) J. Beardsley, « Sifting the certain from the uncertain. Frankfurt’s discussion of the indifference to truth », The Strategist, 2007, p. 42-43. [cite]

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