Ultime volet de quatre analyses politiques sur la Pologne avant les élections législatives du dimanche 25 octobre, par Michał Buchowski, professeur d’anthropologie à l’Université Adam Mickiewicz de Poznań. 


Cher Michał,

Dans quelle mesure la crise des réfugiés a-t-elle joué un rôle dans la campagne électorale ? Et pourquoi les Polonais semblent-ils si hésitants à accepter d’accueillir un quota de réfugiés ?

La phobie de la diversité

La Pologne n’est pas préparée mentalement à affronter la crise des réfugiés qui se déroule actuellement en Europe. Au cours des 70 dernières années, en raison des vicissitudes de l’histoire, la Pologne est devenue l’une des sociétés les plus homogènes du monde, tant sur le plan ethnique que sur le plan religieux.

Fragment de mur du ghetto de Varsovie. (Crédits Wikimedia).

La propagande des Communistes était défavorable à toutes les minorités, une attitude qu’ils justifiaient par l’histoire mouvementée de la région. Qui plus est, les différences sociales ont également été nivelées durant les décennies sous le joug du Communisme.

Pour beaucoup de Polonais, cette homogénéité est devenue une valeur en soi. Selon eux, le haut degré d’uniformité au sein de la société a été décisif pour éviter des conflits ethniques comme celles qu’on pouvait observer dans l’ancienne Yougoslavie ou dans d’autres parties de l’Europe centrale et orientales (Etats baltes, Ukraine, Transylvanie…). Elle aurait aussi aidé à préserver l’unité du peuple en empêchant la désintégration de l’Etat, comme en Union soviétique ou en Tchécoslovaquie.

Dans un tel contexte, l’idée d’un genre d’ « apartheid culturel » est devenu assez répandue dans une grande partie de la société polonaise. Elle est fermement ancrée dans la conviction qu’il ne faut surtout pas mélanger les cultures. Certains extrémistes se réclament spontanément de ce que l’universitaire américain Samuel Huntington appelait « le choc des civilisations ».

Dans une telle perspective, les Musulmans ne sont plus seulement des étrangers, mais des adversaires hostiles au monde chrétien, impossibles à intégrer et dont il faut se protéger par tous les moyens. Le seul contact avec eux, même minimal dans le cas d’un quota assez restreint de réfugiés, mènerait vers « contamination » qui mettrait notre identité en danger.

Bien évidemment, ce discours est proche de l’hystérie. Aujourd’hui, il n’y a que très peu d’immigrants en Pologne : à peine 1%, dans nation de 38 millions d’habitants. Le nombre de Musulmans est estimé à 20 000 personnes, et les réfugiés attendus pour cette année ne dépasseront pas les 7 000. Il est clair que le « danger musulman » est à peu près aussi réel qu’une prochaine invasion par des extra-terrestres.

Ces faits n’empêchent cependant pas les medias de donner l’impression que des millions de migrants font le siège du pays. On pourrait parler d’un cas d’ « Islamophobie fantôme ». Beaucoup de citoyens polonais sont choqués par l’hystérie collective et par le degré de racisme et de chauvinisme dont font preuve non seulement les nationalistes radicaux, mais aussi certains universitaires et « intellectuels ».

Il n’est guère surprenant que le thème des réfugiés soit devenu très important pendant la campagne. Un grand nombre de politiques a eu recours à des slogans ouvertement anti-musulmans. Kaczynski a même sonné l’alerte contre les maladies que les migrants allaient importer en Pologne. Il est triste de voir qu’en raison de ce discours dominant, les politiques modérés sont – à quelques exceptions près – hésitants à lever la voix en faveur des réfugiés.

Il n’y a que quelques intellectuels et mouvements sociaux qui résistent à la xénophobie ambiante et à la radicalisation du discours. Récemment, la Société Ethnologique de Pologne a rappelé qu’il était dangereux de tolérer une telle intolérance. La Pologne est pourtant bien placée pour savoir à quelle vitesse la xénophobie peut basculer vers la « déshumanisation » de peuples entiers…


MichalBuchowskiMichał Buchowski est professeur d’anthropologie à l’Université Adam Mickiewicz de Poznań
et titulaire de la chaire en Etudes sur l’Europe Centrale à l’Université Viadrina de Francfort-sur-l’Oder.

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