Dear Simon, Le Brexit est débattu dans les médias, mais on a l’impression que le sujet ne mobilise guère la population britannique. D’où vient cette indifférence relative ? Est-ce grave, docteur ? Et que faudrait-il pour lancer un vrai débat ?


L’Europe, UN SUJET PEU PASSIONNANT

Europe still a secondary issue in Britain (source: IPSOS-MORI poll).

Europe still a secondary issue in Britain (source: IPSOS-MORI poll).

Jusqu’à maintenant, il n’y a guère de certitude quant à ce référendum, mais une chose est claire : la campagne n’a pas encore capté la pleine attention du public. En fait, on pourrait même dire que la plupart des gens s’en contrefichent. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, cela fait plus de dix ans que l’UE n’est pas un sujet fondamental pour l’opinion publique : autant elle a capté l’attention des députés conservateurs et des Eurosceptiques, autant elle indiffère les citoyens. Ensuite, et en lien avec cela, le niveau de connaissance sur l’Union européenne reste très bas, ce qui agit comme un frein à un débat plus substantiel. Enfin, il s’agit d’une campagne de longue haleine qui a été lancée dès la victoire de Cameron lors des élections générales mais qui fait serpent de mer depuis plusieurs années. Pour faire court, les gens s’en fichent, n’y entendent pas grand-chose, et n’y voient pas d’urgence. Bien sûr, plus on se rapprochera du 23 juin et plus les gens vont commencer à s’y intéresser, à se mobiliser. Mais on ignore si cet effet sera massif ou dérisoire.

pourquoi cette indifférence est-elle un problème ?

Parce qu’un référendum se nourrit de la participation ! La démocratie exige une participation forte à un mécanisme justement conçu pour que les citoyens s’expriment. Quelle que soit le vainqueur, s’il fonde sa victoire sur une faible participation, alors il perdra une grande partie de sa légitimité. Puisque les politiques ne veulent pas décider seuls, il incombe aux citoyens d’endosser ce rôle de décideur. En outre, le facteur participation se révèle de plus en plus déterminant pour ce référendum : les sondages indiquent clairement que plus la participation sera élevée plus l’issue devrait être favorable au maintien dans l’Union. Et en même temps, ni l’accord négocié par Cameron auprès du Conseil européen, ni la sortie de Boris Johnson, ni d’autres événements n’ont fait bouger les sondages ces dernières semaines. Ça sent donc plutôt bon pour le camp du Maintien. Main bien sûr, le revers de la médaille c’est que si la participation augmente mais que le Brexit l’emporte quand même, alors ce choix aura d’autant plus de légitimité. Si un référendum se nourrit de la participation, mais si les gens n’en font pas vraiment cas, il faut se demander comment l’on peut inciter la mobilisation citoyenne. Une telle mobilisation ne serait pas seulement bonne pour la démocratie, elle le serait également pour une affirmation claire du cap de la politique européenne du Royaume-Uni, cap resté flou, et dénué de véritables objectifs. Si l’on considère que la mobilisation ne sera pas spontanée, alors il faut la rendre attractive. Pour comprendre comment, il est utile de penser en termes de facteurs positifs et négatifs. Côté positif, on pourrait voir des voix qui comptent se mêler au débat, des voix qui réanimeraient l’opinion publique. Ceci dit, en écrivant ces mots je les vois se dématérialiser : on a déjà vidé notre chargeur avec Boris, Blair, Obama, Clarkson et même la Reine, sans que cela fasse grand effet. De la même manière, l’incapacité structurelle de la campagne pour le “Brexit” à élaborer un projet cohérent une fois sortie de l’Union, et le peu d’enthousiasme que montrent les partisans du « Maintien » à développer une vraie stratégie de la promotion de ses bienfaits, laissent peu de place à l’espoir d’un débat référendaire constructif. Les facteurs négatifs sont plus prégnants. Les réactions à des voix extérieures – essentiellement du genre « De quoi vous mêlez-vous ? Tirez-vous de notre débat interne ! » – en sont une belle illustration. Ils indiquent que le débat en soi n’est pas valorisé, sauf à l’aune d’un cadre national ultra verrouillé. Ce sont donc les arguments négatifs se fondant sur les peurs et les dangers qui vont prendre le dessus.

L’efficacité médiatique de la stratégie de la peur

HeadlinesEn partie, cela s’inscrit dans un contexte plus vaste. Une Union européenne qui ferait face à un nouvel été de crise des réfugiés, à de faibles performances économiques de l’Eurozone, à des postures agressives de la Russie, à d’inconfortables négociations avec la Turquie ou autour du TTIP, le tout assorti de menaces populistes au sein des Etats-membres, et nous voilà avec des gros titres désastreux. Pire encore, ces failles potentielles pourraient engloutir ce qui reste de légitimité à l’Union avec ce qu’elle arrive encore à faire. Et pour corser le tout, les deux camps pourraient être tentés d’appuyer là où ça fait mal. Tandis que les partisans du Retrait auront l’embarras du choix en exploitant les échecs de l’Union, ceux qui se battent pour le Maintien pourront se repaître des incohérences liées aux différentes alternatives d’avenir ouvertes par le retrait de l’Union. Quoique l’on pense des stratégies de la peur, il faut avouer qu’elles ont une efficacité médiatique certaine. On voit déjà les manchettes comme “Le déclin inexorable de la sécurité sociale ! », « Notre économie sera à terre !», « C’est la fin des campagnes anglaises telles qu’on les aime ! » et bien d’autres. D’une certaine manière, cela a déjà commencé. Mais sans audience attentive, aucune stratégie n’ira bien loin. Le danger serait alors que les seuls facteurs déterminants soient les événements survenant lors des deux dernières semaines de campagne : compte-tenu des conséquences lourdes à long terme qu’aura l’issue du vote, cela semble plutôt imprudent, tant de la part des politiques que de la part des citoyens.


Simon Usherwood est professeur en sciences politiques à l’Université de Surrey.Simon-Usherwood-03

Les BreXing News regroupent en un blog des analyses et des points de vue publiés durant la campagne référendaire au Royaume-Uni par l’EU-Asia Institute de l’ESSCA.

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